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Au-devant du rêve…
Il ne faut pas voir la réalité telle
que je suis (P. Eluard)
L’énergie plastique que déploie
Alain Berthéas depuis quelques temps s’est concentrée
sur la production de grands objets tels que ces dolia à l’épiderme
bleu ou noir serrés les uns contre les autres avec aplomb mêlant
force contenue et tranquille élégance. Leurs référents
seraient à trouver dans un certain Moyen Age japonais, mais une
telle analogie, outre qu’elle n’oriente que faiblement notre
sensibilité, nous rappelle surtout que la nature spirituelle de
toute tension plastique détermine puissamment l’acte potier
qui s’ancre dans un imaginaire culturel et historique venant en
décantation de ce que nous avons investi de nos orients inconscients
ou rêvés. Les empreintes de corde qui furent disposées
en spirale à l’intérieur des vaisseaux, dont nous
pouvons toucher du doigt et de l’œil le saillant des arêtes,
renvoient à leur efficacité structurante et nous amènent
à vivifier une mémoire du temps déroulé, processus
par ailleurs figé dans le secret des jarres. Tout geste potier
n’est que d’élévation (avec ou sans corde).
Mais les jarres ne sont pas seules, ici.
En ce lieu d’exposition, extension de l’atelier, s’affirme
une démarche libératoire où A. Berthéas dégage
et intègre un nouvel espace de vibrations, étalant devant
nous une machinerie mettant en œuvre plusieurs mouvements de matière,
d’influences de matières en un geste et une volonté
unificatrices. Outre la terre cuite, le tissu, le bois et la couleur (utilisée
comme à l’imprimerie), sont sollicités : on nous propose
de partager rêverie de l’engendrement dans un espace immédiatement
perceptible.
On nous offre à voir de grands
cylindres de terre cuite (eux aussi montés autour d’une corde)
dont les surfaces externes sont gravés d’entrelacs, de picots,
et autres figures prêtes à naître. Nous tournons autour
et nous aimons interroger la force contenue de ces matrices, rouleaux
encreurs qui transmettent leurs reliefs aux toiles suspendues sur les
cimaises ; sur les aplats plus ou moins lâches se côtoient
maintenant couleurs de mousses, d’eaux et de luxuriance, transmettant
des schémas symboliques et pariétaux qui serpentent et dérivent
sur les terres d’ocre et les sables du fun. Il y ici l’affirmation
d’un langage vernaculaire dont la fraîcheur vient de l’esprit
buvant aux sources mêmes du désir : celui de générer,
dans la douceur, la mère des formes. C’est l’activation
de ce mythe intime que se prête en toute ingénuité
A. Berthéas.
Le bois sculpté en piliers noirs
est une démonstration autre de cet acte fondateur : l’esquisse
toujours infiniment, cependant que foisonnement sur l’autre pilier
les signes grouillants, longilignes, de fécondité à
jamais offerts. L’étalement d’un rêve plus que
jamais se nourrit du réel et se rend à lui pour le bonheur
de tous.
Joël-Claude Meffre,
juillet 2003
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